Wednesday, November 28, 2007

Des aveugles marchent grâce à un œil… sur la langue



26 novembre 2007
Daniel Chebat réussit à aider des aveugles à se déplacer sans canne


«C’est la première fois que je me déplace sans canne sur un trajet de plusieurs mètres semé d’obstacles», lance M.L., un aveugle de naissance de 35 ans, après avoir testé un dispositif qui lui permet de se faire une représentation mentale de l’espace grâce à sa langue. Dans l’extrait vidéo enregistré par Daniel Chebat, étudiant au doctorat en neuropsychologie expérimentale à l’École d’optométrie, on peut voir M.L. avancer dans un couloir en évitant minutieusement un bloc à sa gauche, un tuyau à sa droite et un muret à ses pieds. Une caméra fixée à des lunettes transmet les images sur un écran de 144 pixels directement déposé sur sa langue.




Un aveugle s’oriente dans le labyrinthe de l’Université de Montréal à l’aide de la Tongue Display Unit.

Expérimenté pour la première fois à l’été 2006 le long d’un parcours de 14 mètres à Montréal, le dispositif lingual (Tongue Display Unit ou TDU) s’est révélé d’une remarquable efficacité. «Les 15 aveugles de naissance qui ont participé à l’expérience ont montré une habileté extraordinaire après tout juste quelques heures d’entrainement», signale le jeune chercheur de 28 ans. M.L, lui-même ingénieur, a dit qu’il avait hâte de pouvoir se procurer un dispositif semblable, et d’autres ont indiqué que ce dispositif pourrait éventuellement remplacer leur canne blanche.

Il ne s’agit pas de redonner la vue aux aveugles, précise Daniel Chebat. La vision des non-voyants n’est pas modifiée par la TDU et demeure autour de 1/90. Mais le dispositif lingual leur offre l’occasion de reconnaitre des formes simples dans leur environnement par des influx électriques transmis sur leurs papilles. «Nous faisons principalement de la recherche fondamentale et notre expérience confirme ce que nous voulions démontrer sur l’activation du cortex visuel. C’est absolument fascinant: le cerveau des aveugles traite les informations de la TDU comme si c’était de l’information visuelle», explique Daniel Chebat, qui travaille sous la direction de Maurice Ptito, professeur à l’École d’optométrie reconnu pour ses études sur la plasticité neuronale.

Des locaux aménagés

La Tongue Display Unit a été mise au point par le professeur Paul Bach-y Rita, de l’Université du Wisconsin, et a rapidement suscité l’intérêt du professeur Ptito. Les succès que celui-ci a obtenus avec la TDU lui ont valu une visibilité internationale (voir Forum du 15 janvier 2007)… et d’importantes subventions. M. Ptito est notamment devenu titulaire de la Chaire Colonel-Harland-Sanders en sciences de la vision de l’UdeM, dotée d’un capital de 1,2 M$. Les sommes reçues ont permis d’aménager de vastes locaux de recherche et de construire des parcours à l’École d’optométrie et à l’hôpital de l’Université de Hvidovre, au Danemark, où des équipes de quatre personnes travaillent sous la conduite du neuropsychologue




Daniel Chebat mène des travaux au Danemark et au Québec.

À lui seul, Daniel Chebat mène actuellement, au Canada et au Danemark, trois projets de recherche qui feront éventuellement l’objet d’articles scientifiques. Alors que celui auquel M.L. a pris part en est à l’étape de la publication, les deux autres en sont à la phase de l’expérimentation.

Dans le deuxième projet, le doctorant veut explorer l’acuité sensorielle des aveugles sur un parcours complexe comprenant cinq corridors.

Le troisième plongera les sujets dans un jeu vidéo. Ceux-ci seront invités à se déplacer dans un environnement virtuel retransmis sur leurs papilles pendant qu’on examinera leur cerveau à l’aide d’un appareil d’imagerie cérébrale. L’observation du cerveau en action durant l’utilisation de la TDU n’a jamais été tentée.

«La seule limite avec ce dispositif, c’est celle qu’on se donne comme chercheur», mentionne Daniel Chebat, emballé par l’évolution de ses recherches.

«Je veux travailler avec vous!»

La rencontre du jeune homme avec son directeur de thèse s’est faite en 2002, alors que l’étudiant terminait son baccalauréat en psychologie à l’Université Bishop’s, à Lennoxville. «J’avais entendu parler des recherches de Maurice Ptito par les journaux et j’avais envie de me joindre à son équipe. J’étais fasciné par l’extériorisation des sensations. Comment un aveugle pouvait-il sentir une forme par la bouche?»

Lorsqu’il a communiqué avec le neuropsychologue, l’étudiant a senti que la porte était ouverte, mais qu’il devrait faire ses preuves comme chercheur. Conservant une moyenne de 3,7 dans son programme de maitrise, il a gagné le prix de la meilleure présentation à la maitrise à l’École d’optométrie en mars 2005 avec sa recherche sur le collicule supérieur du hamster. Puis, les résultats de cette étude ont été publiés dans le Journal of Comparative Neurology en février 2006. Les preuves étaient faites.

Ses travaux, depuis, lui ont valu plusieurs honneurs. Son résumé de recherche sur l’hippocampe des aveugles de naissance a été sélectionné comme l’un des meilleurs parmi les 14 000 articles soumis à la Society for Neuroscience pour sa revue annuelle en 2006. Il a obtenu des bourses de recherche des Instituts de recherche en santé du Canada et du Réseau Vision.

Travailler sur la plasticité du cerveau est une passion toujours vive. «J’ai l’impression de traiter des sujets vieux de plusieurs siècles, notamment abordés par René Descartes. L’aveugle qui imagine les formes placées devant lui les voit-il? Tout est une question de perception.»

Mathieu-Robert Sauvé

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